
L’année 2025 marque un tournant critique pour le tissu économique français. Avec un nombre de défaillances d’entreprises dépassant les 68 500 cas et un potentiel dépassement de 70 000 avant la fin de l’année, la France fait face à une crise sans précédent depuis les années 1990. Ces chiffres reflètent une conjonction de facteurs économiques, politiques et structurels qui mettent à l’épreuve les fondations de l’entrepreneuriat français.
L’Ampleur de la Crise : Des Chiffres Record
Les données officielles révèlent une situation alarmante. Selon le Groupe BPCE, 68 400 défaillances d’entreprises ont été enregistrées en cumulé sur les 12 mois jusqu’à août 2025, dépassant pour la première fois de l’histoire le seuil des 68 000 défaillances annuelles. Allianz Trade, l’assureur-crédit référent, va encore plus loin en estimant 68 500 faillites pour l’année 2025, contre 66 500 en 2024. Cette progression représente une augmentation de 3% par rapport à 2024, mais reste modérée comparée aux hausses spectaculaires des années 2023 (+38%) et 2024 (+21%).
Cependant, ces moyennes nationales masquent une tendance plus préoccupante : en septembre 2025, plus de 6 800 procédures collectives ont été ouvertes en un mois seul, un niveau jamais atteint depuis 2009. Si cette dynamique se prolonge jusqu’à la fin de l’année, le nombre de défaillances pourrait bien frôler les 70 000, établissant un nouveau record absolu. Sur les douze mois cumulés entre septembre 2024 et août 2025, la France a enregistré 67 613 défaillances, soit plus de 8 000 de plus que la moyenne de la période 2010-2019.
L’Impact sur l’Emploi : 150 000 Emplois Menacés
Les défaillances ne sont pas simplement des statistiques : elles représentent des destructions massives d’emplois. Selon les données disponibles jusqu’à octobre 2025, plus de 150 000 emplois ont été menacés par une procédure collective. Parmi ces emplois, 37 000 sont dans des entreprises en liquidation judiciaire et sont donc voués à disparaître, tandis que plus de 93 000 autres se trouvent dans des entreprises en redressement judiciaire et demeurent fortement menacés.
Néanmoins, le Groupe BPCE signale une évolution positive : le nombre d’emplois menacés a diminué de 9% en août 2025 par rapport à août 2024, passant de 253 000 à une estimée de 245 000 pour l’ensemble de 2025. Cette amélioration relative reflète un ralentissement de la croissance des défaillances, bien que les niveaux d’emploi menacés demeurent historiquement élevés.
Profil des Entreprises en Difficulté
Taille et Structure
La crise touche avant tout les petites et très petites entreprises. Entre janvier et octobre 2025, 94% des entreprises en procédure collective employaient moins de 10 salariés. Les microentreprises, petites entreprises et TPE comptaient 67 041 défaillances cumulées sur douze mois, représentant 99,2% du total des défaillances. En contraste frappant, les moyennes entreprises n’en ont enregistré que 515 et les entreprises de taille intermédiaire et grandes seulement 57, soulignant l’absence de phénomène de faillites massives parmi les grands groupes.
Le taux de défaillance global s’établit à 1,1% en 2025, inchangé par rapport à 2024 et 2019, mais ce taux varie sensiblement selon la taille des entreprises. Pour les petites entreprises employant 10 à 49 salariés, le taux atteint 2,3%, tandis que pour les entreprises de taille moyenne ou intermédiaire (50 salariés et plus), il descend à 1,4%.
Secteurs les Plus Affectés
Les secteurs d’activité ne sont pas égaux face à la crise. Selon les analyses de 2025, les secteurs enregistrant le plus grand nombre de défaillances en cumulé sont :
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Construction : 14 723 défaillances
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Commerce et réparation automobile : 13 701 défaillances
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Hébergement et restauration : 9 061 défaillances
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Conseil et services aux entreprises : 8 342 défaillances
Comparés à la période 2010-2019 (avant la pandémie), certains secteurs affichent des augmentations particulièrement inquiétantes :
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Transport et logistique : hausse de 61%
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Communication : hausse de 42%
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Commerce automobile : hausse de 40%
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Hébergement-restauration : hausse de 34%
À titre de comparaison, le secteur du commerce enregistre une hausse modérée des défaillances en 2025 (+1%), tout comme l’industrie (+3%) et la construction (+3%), malgré le nombre absolu élevé dans ce dernier secteur.
Disparités Territoriales
Les défaillances ne se répartissent pas uniformément sur le territoire français. Au niveau national, le taux de défaillances des PME-ETI s’établit à 2,1% en 2025. Certaines régions restent mieux préservées : la Basse-Normandie (1,2%), la Franche-Comté, la Bretagne (1,5%), l’Alsace et les Pays-de-la-Loire (1,6%). À l’inverse, d’autres territoires souffrent davantage : les départements d’Outre-Mer affichent des taux entre 2,6% et 4,0%, tandis que l’Île-de-France atteint 2,7%.
Les Causes Profondes de la Crise
L’Effet de Rattrapage Post-Covid : Les Entreprises Zombies
La première explication de cette explosion des défaillances remonte aux mesures de soutien exceptionnelles mises en place pendant la crise sanitaire. Plus de 680 000 entreprises ont bénéficié de prêts garantis par l’État (PGE) pour un total de 144,5 milliards d’euros. Ces aides ont maintenu artificiellement en activité un nombre significatif d’entreprises fragiles et peu productives qui n’auraient probablement pas survécu sans la crise.
L’économiste Éric Heyer, directeur du département d’analyse de l’OFCE, a estimé que « 110 000 à 165 000 entreprises peu productives auraient dû faire faillite » ont été sauvées grâce aux dispositifs publics, créant ainsi une « zombification de l’économie ». Une fois les aides supprimées après 2021-2022, ces entreprises fragiles se sont effondrées. Le commissaire aux comptes Michel di Martino note que l’encours restant de PGE à rembourser s’élevait à 20 milliards d’euros en septembre 2025, avec environ 4% des dirigeants craignant de ne pas pouvoir honorer leurs remboursements.
La Crise Énergétique et Inflationniste
La deuxième cause majeure réside dans l’impact de la crise énergétique et de l’inflation post-Ukraine. Les marges des sociétés non financières se sont dégradées : au deuxième trimestre 2025, le taux de marge a diminué à 31,4% de la valeur ajoutée, contre 32,2% en 2024 et 32,9% en 2023. Plus alarmant encore, la facture énergétique des entreprises de l’industrie a quasiment doublé en pourcentage du chiffre d’affaires entre 2019 et 2022 : elle est passée de 6,7% du CA à environ 12% du CA.
À cela s’ajoute une politique monétaire restrictive de la Banque centrale européenne (BCE). La hausse des taux d’intérêt a renchéri le coût de l’emprunt pour les entreprises, fragilisant particulièrement celles fortement endettées qui voient leur charge financière augmenter significativement, les rendant vulnérables à tout choc de trésorerie.
L’Incertitude Politique et Réglementaire
Le climat politique français de 2025 a pesé lourdement sur les décisions des entreprises. La dissolution parlementaire, les censures et démissions successives de gouvernements, et les débats prolongés autour du budget 2026 ont créé une incertitude majeure qui a conduit les entreprises à réduire drastiquement leurs investissements et leurs embauches.
En 2024 (en excluant l’année Covid 2020), la France a enregistré le premier recul des investissements des entreprises depuis 12 ans. Cette contraction s’est poursuivie en 2025, menaçant la croissance future. De plus, les entreprises ont subi une hausse des prélèvements obligatoires en 2025, une réduction des aides à l’apprentissage, une refonte des allègements de charge sur les bas salaires et une augmentation des prix des mutuelles. L’incertitude fiscale persiste pour 2026, avec des discussions sur une hausse supplémentaire de la surtaxe sur les bénéfices des grandes entreprises.
L’Effondrement de la Demande Intérieure
La consommation des ménages français demeure anémique depuis la crise sanitaire. En août 2025, la consommation de biens stagnait, ne progressant que de 0,1% sur un mois après une baisse de 0,6% le mois précédent. Cette faiblesse de la demande se reflète dans les carnets de commandes des entreprises. Depuis plus de deux ans, le solde d’opinion des entreprises sur la situation de leurs carnets est négatif pour l’industrie et le gros œuvre—une situation sans précédent en dehors de la crise Covid depuis 2015.
L’incertitude budgétaire du pays pousse les ménages à augmenter leurs économies de précaution. Le taux d’épargne français a frôlé 19% du revenu disponible brut en juin 2025, un niveau inédit depuis la fin des années 1970 (à l’exception de 2020-2021 pendant le Covid).
Comparaison avec les Autres Pays Européens
La France souffre plus que ses voisins européens. Alors que la hausse moyenne des défaillances depuis 2021 est de 67% dans l’Union européenne et de 75% dans la zone euro, elle atteint 150% en France—le troisième pays européen avec la plus forte augmentation après la Grèce et la Hongrie.
Cette différence s’explique par l’ampleur des mesures de soutien appliquées en France pendant la Covid. Les défaillances y ont chuté beaucoup plus rapidement (baisse de 38,1% entre janvier et mars 2020, contre 21,9% en moyenne dans l’UE), créant un rebond plus brutal à la sortie de la crise.
Une Nouvelle Dynamique : Ralentissement de la Croissance des Défaillances
Une note positive : la vitesse de croissance des défaillances s’est ralentie. Après des augmentations de +38% en 2023 et +21% en 2024, la hausse s’est ramenée à seulement 3% sur les huit premiers mois de 2025. Le Groupe BPCE prévoit 69 000 défaillances pour l’année 2025, soit une progression de 3%, suggérant que la pire des inflexions pourrait être derrière nous. Pour 2026, les analystes espèrent une légère baisse de -2,5% des défaillances, ramenant le nombre à environ 66 700, bien que cette perspective demeure fragile ancrée dans un environnement économique incertain.
Les Radiations d’Entreprises : Un Phénomène Parallèle Explosif
En parallèle des défaillances, les radiations d’entreprises (cesser l’activité volontairement) connaissent une explosion. Au troisième trimestre 2025, plus de 95 000 radiations ont été enregistrées, soit une augmentation de 31% par rapport au troisième trimestre 2024. Au premier trimestre, l’explosion a été spectaculaire : plus de 168 000 radiations, représentant une augmentation de 118,6% par rapport au T1 2024.
Cette tendance inversée des radiations et immatriculations a des conséquences majeures. Le solde entre créations nettes d’entreprises (immatriculations moins radiations) s’est effondré au premier trimestre 2025 de -106,4% par rapport au T1 2024. Pour la première fois, le stock total d’entreprises en France a même baissé au premier trimestre 2025 avec un solde négatif de -4 992 créations nettes.
Perspectives et Enjeux pour 2026
L’année 2026 ne s’annonce guère plus clémente. Les perspectives restent déprimantes : croissance molle (autour de +1,1% en 2025, avec des attentes tout aussi faibles pour 2026), instabilité politique et fiscale persistante, conditions de financement dégradées, tensions géopolitiques et réorganisation des chaînes d’approvisionnement vont continuer à peser sur la trésorerie des entreprises.
Le contexte particulièrement difficile pour les TPE et PME résulte de la conjonction de la consommation des ménages atone, du recul des investissements, et de l’incertitude politique et budgétaire persistante. L’allongement des délais de paiement, le renchérissement du coût du crédit et les remboursements des dettes Covid (dont les PGE) continuent de peser sur l’équilibre financier des entreprises en 2026.
Conclusion
L’année 2025 restera dans les annales comme un tournant critique pour l’économie française. Bien que la croissance des défaillances ait décéléré et que les emplois menacés soient orientés à la baisse, les niveaux absolus demeurent à un plateau élevé sans précédent depuis les années 1990. Cet héritage d’entreprises fragiles maintenues artificiellement en vie, combiné aux mutations économiques structurelles (crise énergétique, inflation, incertitude politique) et à l’affaiblissement de la demande intérieure, constitue un cocktail explosif qui restera un défi majeur pour l’entrepreneuriat français dans les années à venir.

