Economie

Les métiers qui pourraient disparaître à cause de l’IA et de la robotique

By 30 octobre 2026 No Comments

Chaque mois apporte son classement des métiers condamnés par l’intelligence artificielle. Les titres sont spectaculaires, les chiffres souvent impossibles à recouper. Pour un chef d’entreprise, la question est pourtant concrète : quels postes de votre organisation vont changer, lesquels sont réellement exposés, et que faire dès maintenant ? Cet article s’appuie sur des sources publiques identifiables, en particulier une note de la Direction générale du Trésor publiée en juin 2026 et le rapport annuel de la Fédération internationale de la robotique (IFR). Il distingue ce que les données établissent de ce qu’elles n’établissent pas.

Un point de départ : on automatise des tâches, pas des métiers

La plupart des études récentes ne mesurent pas le nombre d’emplois supprimés. Elles mesurent la part des tâches d’un métier qu’une technologie peut réaliser. La différence est fondamentale. Un comptable ne se résume pas à la saisie de factures, et un conseiller clientèle ne se résume pas à répondre à des questions standard. Si l’IA absorbe une partie de ces tâches, le métier évolue, et il peut se maintenir, se transformer ou, dans certains cas, se contracter.

La note du Trésor (Trésor-Éco n° 391, juin 2026) illustre cette nuance. Elle rapporte une estimation selon laquelle 3,8 % du contenu du travail en France est actuellement à risque d’automatisation par l’IA générative, et jusqu’à 16,3 % d’ici deux à cinq ans. L’indicateur mesure la part des tâches automatisables, pondérée par l’emploi de chaque métier. Il ne mesure pas la part des emplois supprimés. À l’échelle internationale, la note indique que les estimations d’emplois exposés vont de 5 % à 60 % selon les méthodes, un écart qui montre à quel point ces chiffres dépendent des hypothèses.

La même note ajoute un constat prudent : aucune des études citées n’identifie, à ce jour, d’effet agrégé significatif de l’IA sur l’emploi, et aucune n’est spécifique à la France. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’effet, mais que l’impact total reste difficile à mesurer.

Les secteurs et les fonctions les plus exposés à l’IA

Selon la note du Trésor, les secteurs a priori les plus exposés à l’IA générative sont les activités financières et d’assurance, les services informatiques, l’édition et les services professionnels techniques. Cette exposition recoupe l’adoption observée en 2025 : 59 % des entreprises de l’information-communication utilisaient l’IA, contre 33 % dans les activités scientifiques et techniques, 12 % dans l’hébergement-restauration et 9 % dans la construction. Ces écarts suggèrent que le changement avance d’abord dans les métiers du travail intellectuel, de l’information et de la relation à distance.

Au niveau des métiers, la même note cite une étude de 2024 qui place les télévendeurs parmi les professions les plus exposées et les plus substituables à l’IA. Les juristes, les architectes et les médecins apparaissent également exposés, mais davantage en complémentarité avec l’IA, c’est-à-dire que l’outil les assiste plus qu’il ne les remplace.

Les premières réductions d’effectifs attribuées à l’IA concernent surtout le secteur informatique, selon la note, qui ne donne pas de chiffres français précis sur ces suppressions.

Un signal à surveiller : l’emploi des jeunes

Un point mérite l’attention des dirigeants qui recrutent. L’Insee observe un ajustement marqué de l’emploi des jeunes dans plusieurs secteurs fortement exposés à l’IA. Dans les activités informatiques, l’emploi des 15-29 ans recule de 3,8 points entre le quatrième trimestre 2023 et le quatrième trimestre 2025, alors que la baisse globale de l’emploi du secteur est de 3,0 points. Le chômage des 15-24 ans passe, par ailleurs, de 19,1 % au premier trimestre 2025 à 21,1 % au premier trimestre 2026.

La note du Trésor précise qu’aucun lien de causalité n’est établi, et que la conjoncture peut aussi expliquer cette hausse. L’hypothèse reste néanmoins plausible : les tâches de début de carrière, souvent répétitives, sont celles que l’IA absorbe le plus facilement. Si vous embauchez des profils juniors, cela vaut la peine de repenser leurs missions et leur apprentissage.

La robotique : une progression réelle, mais loin du remplacement massif

L’IA touche le travail intellectuel. La robotique, elle, concerne le travail physique. Les chiffres de l’IFR, repris par Euronews le 29 septembre 2026, montrent une progression nette des robots industriels : le parc mondial atteint environ 5,08 millions d’unités, en hausse de 9 % sur l’année, et les installations annuelles dépassent pour la première fois 600 000 unités (603 000, soit +11 %).

La répartition géographique est très inégale. La Chine concentre 354 000 installations, soit 59 % des déploiements mondiaux, devant les États-Unis (près de 38 500 unités). L’Europe progresse plus lentement : les nouvelles installations de l’Union européenne reculent de 11 %, à 60 500 unités. La France, comme l’Italie et l’Espagne, se situe entre 4 300 et 7 800 robots installés sur l’année, avec des installations en recul de plus de 10 %. Autrement dit, la robotisation industrielle avance dans le monde, mais pas sur le marché français en ce moment.

Quant aux robots humanoïdes, dont on parle beaucoup, la réalité reste modeste. L’IFR estime qu’environ 7 000 humanoïdes ont été vendus dans le monde en 2025 pour un usage industriel ou professionnel, dont beaucoup servent à produire des données d’entraînement pour l’IA plutôt qu’à accomplir des tâches. Les constructeurs automobiles qui les testent en utilisent généralement moins de dix. Les prévisions de certains analystes sont bien plus élevées, mais il s’agit de projections. Selon le cabinet Arthur D. Little, cité dans la même source, ce sont les robots à roues et les bras fixes qui devraient se développer en premier dans les usines et les entrepôts.

Que dit la recherche sur les métiers manuels ?

Une étude de chercheurs de l’EPFL et de l’Université de Lausanne, publiée dans Science Robotics, apporte un éclairage plus ancien mais utile sur le travail physique. Elle évalue 967 métiers et attribue à chacun un indice de risque d’automatisation compris entre 0 (les robots ne peuvent remplacer aucune compétence du métier) et 1 (ils peuvent toutes les remplacer). Selon la synthèse publiée par la Commission européenne (CORDIS), l’indice le plus élevé concerne les ouvriers de l’abattage et du conditionnement de la viande (0,78), et le plus bas, les physiciens (0,43). Les secteurs de la préparation alimentaire, des services, du bâtiment et de la maintenance présentent un risque relativement plus élevé que l’éducation ou la santé.

Ces scores sont des probabilités relatives, pas des certitudes, et ils dépendent de la façon dont on évalue les exigences des métiers et les capacités des robots. Retenez surtout le principe : plus un métier repose sur des gestes répétitifs dans un environnement standardisé, plus il est exposé. À l’inverse, les métiers qui exigent d’adapter chaque geste à un contexte changeant, comme l’intervention chez un client ou le travail dans un bâtiment ancien, restent difficiles à automatiser.

Méfiez-vous des classements « top 10 des métiers qui vont disparaître »

Une recherche rapide vous donnera des listes séduisantes : saisie de données, caisse, secrétariat, comptabilité, standard téléphonique, graphisme. Plusieurs de ces classements ne citent aucune source que vous puissiez retrouver, et certains sont assemblés avec l’aide d’un assistant d’IA à partir de projections variées. Un même classement peut ranger les designers parmi les métiers protégés et les graphistes parmi les métiers menacés, sans expliquer la différence.

Pour juger de la fiabilité d’une liste, posez-vous trois questions. Qui l’a produite, et selon quelle méthode ? Mesure-t-elle des tâches ou des emplois ? Donne-t-elle un horizon de temps ? Une étude qui répond à ces trois questions mérite votre attention. Un classement qui n’y répond pas relève de la communication.

Les métiers qui évoluent le plus vite : ce que montrent les données

Les sources citées permettent de dégager plusieurs familles de fonctions sous pression :

  • La relation client à distance et la télévente, où les échanges sont standardisés et textuels ou vocaux, ce qui convient aux agents conversationnels. La note du Trésor cite les télévendeurs parmi les plus exposés. Une étude expérimentale citée dans cette note observe, pour les agents de service client, un gain de productivité de 14 % avec l’IA.
  • Le développement informatique et les services numériques, où l’IA assiste la production de code. La même note cite un gain de 26 % pour les développeurs dans des études expérimentales non françaises, que les auteurs jugent potentiellement sous-estimé. Les premiers ajustements d’effectifs attribués à l’IA se situent dans ce secteur.
  • La finance, l’assurance et les fonctions administratives, où une partie du travail consiste à traiter de l’information structurée.
  • L’édition, la rédaction et la traduction, exposées à l’IA générative.
  • Certains emplois industriels répétitifs, comme la manutention ou le conditionnement, où la robotique progresse.

Évoluer ne signifie pas disparaître. Beaucoup de ces métiers vont se recentrer sur la supervision, le contrôle de la qualité, le conseil et la relation humaine, c’est-à-dire sur ce que l’IA fait moins bien.

Que faire si vous dirigez une entreprise ?

Quelques pistes concrètes, adaptées à une TPE ou une PME :

Cartographiez les tâches, pas les postes. Pour chaque fonction, listez les tâches répétitives, standardisées, basées sur du texte ou des données. Ce sont celles que l’IA peut le plus facilement assister. Cette cartographie sert de base pour décider où tester un outil.

Testez à petite échelle. Choisissez une tâche précise, une équipe volontaire et un indicateur de résultat. Mesurez le temps gagné et la qualité avant de généraliser. Le taux d’adoption de l’IA par les entreprises françaises était de 18 % en 2025 selon l’OCDE, contre 20 % en moyenne dans l’Union européenne, d’après la note du Trésor : il reste de la marge pour ne pas rester en retrait.

Formez vos équipes. La peur est répandue. Selon le baromètre du numérique 2025, cité par la note du Trésor, 62 % des Français considèrent l’IA comme un risque pour l’emploi. Une équipe qui comprend l’outil et sait s’en servir y voit plus souvent une aide qu’une menace.

Préservez la montée en compétence des juniors. Si l’IA absorbe les tâches d’entrée de carrière, pensez à les remplacer par des missions formatrices, sous peine de priver votre entreprise de ses futurs cadres.

Gardez l’humain là où il crée de la valeur. Conseil, négociation, diagnostic, relation de confiance : ces activités changent peu et deviennent un facteur de différenciation.

Ce que l’on ne sait pas encore

Plusieurs inconnues subsistent. L’effet net de l’IA sur le nombre total d’emplois n’est pas établi. Le rythme d’adoption dans les entreprises françaises reste inférieur à celui de certains pays. La progression des robots humanoïdes dépend de verrous techniques et industriels encore importants. Enfin, l’histoire économique montre que les technologies détruisent certains emplois et en créent d’autres, mais le calendrier et la répartition de ces changements restent incertains.

La prudence consiste donc à éviter deux erreurs opposées : croire que rien ne changera, et croire que tout disparaîtra.

En résumé

Les données disponibles en 2026 indiquent que l’IA et la robotique transforment d’abord les tâches répétitives et standardisées, dans l’informatique, la finance, la relation client à distance, l’édition et certaines activités industrielles. Les estimations françaises vont de 3,8 % du contenu du travail aujourd’hui à 16,3 % à deux à cinq ans, mais elles mesurent des tâches et non des emplois supprimés. Les robots industriels progressent dans le monde, beaucoup moins en France, et les humanoïdes restent marginaux. Pour un dirigeant, la bonne réponse n’est pas de prédire les disparitions, mais de cartographier les tâches de son entreprise, de tester des outils à petite échelle et d’accompagner ses équipes.

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